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protester, lentement

protester, lentement
words x paul lott
illustrations x max coubes
Courir lentement pourrait sembler être une contradiction, même un peu contre-intuitif. Mais pour certaines personnes, ce n’est ni l’un, ni l’autre. Il y a toujours un, qui se croyant tellement brillant, finit par demander « est-ce que la course lente ce n’est pas en fait de la marche rapide? » Oui, mais non. Nous sommes en 2021, et toute définition ces jours-ci devient rapidement une histoire personnelle, surtout lorsque ces définitions ont une relation intime avec nos identités. Pour certaines personnes, la course n’existe que pour se tenir en forme et avoir du plaisir, pour d’autres, c’est une longue quête qui ne s’arrête qu’à la sacrosainte qualification pour les World Majors. Peu importe la vitesse à laquelle on court, notre approche au sport devient éventuellement une réflexion de l’être que nous sommes quand nous enlevons nos souliers de course. Peut-être que ce qui vous importe, c’est une qualification au marathon de Boston, ou encore de prendre du galon en marquant un FKT (Fastest Known Time), ou peut-être que ce n’est rien de tout ça, en fait.
dans le cas de l’ultra-athlète et pirate des sentiers, jordan shrier, il se fout complètement de ce que vous pouvez penser de sa vitesse. il va courir lentement. vraiment lentement.
« Je ne suis pas un putain d’athlète, » souffle Jordan, à mi-voix, entre deux gorgées de jus de cornichons et de bière de microbrasserie. « Je n’ai même pas l’air d’en être un, » arrive-t-il à dire, en se goinfrant de pizza. Du fromage fondant se collait un peu partout dans sa longue barbe, un peu comme ces toiles d’araignées qu’on se prend en plein visage lorsqu’on est le premier à ouvrir un sentier le matin. Nous venions tout juste de finir notre 100ième km cette semaine-là, avec plus de 4000m de dénivelé positif grimpé. « Comment ça tu n’es pas un athlète Jordan!? » Il a ri, m’envoyant un nuage de particules de pizza en ricochet au visage. Soudainement, tout s’est mis à faire du sens. Jordan devait être ce qui s’éloignait le plus du modèle stéréotypé d’un athlète. Pourquoi il n’entre pas dans le moule? « Je m’en calisse! »

Il y a quelques années, Jordan était expatrié en Israël, travaillant comme chef à Tel Aviv. Les longues heures debout, dans la cuisine, ne faisaient qu’ajouter à sa misère de l’époque. « J’étais gros, et j’étais malheureux, » lance-t-il, catégorique. « Je m’étais bousillé le dos à force de rester debout toute la journée, et la réalisation m’est venue que je devais absolument me remettre en forme, ou me résigner à devenir un gros idiot triste pour le restant de mes jours. » Les docteurs qu’il consultait voulaient lui prescrire une pharmacopée entière de pilules et d’autres médicaments. « Je ne voulais pas prendre ce chemin-là, parce que je sais que c’est de la bullshit. Je savais que je devais changer par moi-même, et c’est ce que j’ai fait, » dit-il, fièrement.

Jordan est devenu végétarien, et s’est mis à l’entrainement journalier. En moins d’un an, il a perdu plus de 100 livres. Il avait la chance d’avoir un réseau de support assez solide qui l’encourageait chaque jour à continuer sur sa nouvelle trajectoire, et à devenir la meilleure version de lui-même. Étant de fervents coureurs, ses ami-e-s ont cru bon de l’emmener se délier les jambes dans les rues de Tel Aviv sur un petit trajet de 5 kilomètres. « Ça a été les 10 minutes les plus longues de ma vie, » glousse Jordan, se rappelant sa première sortie de course. « Après un kilomètre, j’ai décidé que courir, c’était vraiment un truc futile, alors j’ai abandonné mes ami-e-s et je suis allé au gym à la place. » Une fois arrivé, la combinaison des relents de renfermé et de vieille sueur fermentée, de machines bondées et d’un manque déprimant de death metal dans les haut-parleurs a mené Jordan à décider, dès ce moment, que peut-être que la course ce n’était pas si mal que ça, finalement.

Ça ne lui aura pas pris très longtemps pour passer le fil de sa première course de 10km. Le sentiment d’accomplissement qu’il en a retiré l’a propulsé vers une nouvelle vie centrée sur la course à pied, et structurée par une meilleure santé et forme physique, mais il a juré de toujours rester fidèle à lui-même. « J’aime boire de la bière et manger de la pizza, écouter du death metal, et entretenir ma barbe géante. Je n’allais certainement pas mettre tout ça de côté. Mais, il y avait aussi que j’aimais vraiment être dehors, en nature, » réfléchit-il, à haute voix. Si on brasse tous ces ingrédients ensemble, le résultat est inévitablement un heureux petit coureur en sentier.

Après avoir vécu à l’étranger pendant 3 ans, Jordan est revenu au Canada avec un sens beaucoup plus clair de qui il était, mais aussi avec une détermination renouvelée à voir jusqu’où il pourrait se pousser par la course. La course en sentier a permis à Jordan de redécouvrir Montréal, sa ville natale, mais aussi de s’éloigner du bruit et des distractions qui risquaient de chambouler son nouveau mode de vie et tout le travail qu’il avait récemment accompli. Culminant sur les buvettes et les restaurants de la ville, le Mont-Royal est rapidement devenu sa source de réconfort primaire, et son terrain d’entrainement. En effet, en considérant la montagne et ses sentiers, Jordan sera le premier à vous dire à quel point les coureurs en sentier sont chanceux, ici.

Après des mois d’entrainement dans le froid glacial de Montréal, Jordan a troqué la neige et la glace pour la poussière et les cactus du Black Canyon, en Arizona. Seulement deux petites années et demie après avoir lâché sur ce premier 5km dans les rues de Tel Aviv, Jordan finissait son premier trail de 100km. Mais, jusqu’à ce jour, il insiste farouchement qu’il n’est pas un « putain d’athlète. »
J’ai rencontré Jordan lors des sorties de notre club de course favori du jeudi soir, quelques semaines après sa performance à la Black Canyon. Avec une bière chère dans une main, et un verre de Prosecco à deux balles dans l’autre, il se rappelait les points forts de sa course. « Mon gars, c’était vraiment fou. Avec mon entrainement tout s’est bien passé, et je reviens à la maison avec un réel sentiment d’accomplissement, » dit-il, souriant.

« But, I digress. J’étais avec un autre club de course hier soir, et un type que je ne connais même pas a commencé à me faire la leçon à propos de la course. Il disait avoir remarqué comment ma vitesse moyenne était basse sur Strava, m’accusant d’avoir marché beaucoup vers la fin. » Jordan a presque laissé le commentaire méprisant l’affecter, mais il s’est vite rappelé qu’en fait il se foutait pas mal de ce que les autres pensaient de lui et de sa pratique de la course. Après tout, la course lente est une partie intégrante de son identité propre, et il n’allait pas laisser qui que ce soit remettre en question son approche, et ses accomplissements.

« Les ultras, c’est vraiment une question de préservation d’énergie, et je n’allais certainement pas en gaspiller sur ce type, » rationalise-t-il. « Son attitude était à l’opposé de ce qui fait de moi la personne que je suis. »

Il a écrasé sa canette de bière, un peu défiant.
« je cours lentement parce que je me fous complètement de ce que les autres pensent. c’est une sorte de défiance, ma façon de protester, lentement! »
En fait, je préfère faire les choses à l’opposé de ce qui est jugé comme ‘cool’ parce que, hé bien c’est moi! C’est ma façon de faire! » s’exclame-t-il.

La course lente, c’est Jordan, c’est quelque chose qui lui appartient. Dans un monde où la rapidité est généralement de mise, il faut dire qu’il y a quelque chose d’inspirant à sa dévotion pour la lenteur intentionnelle. Pour Jordan, cette protestation lente est un acte de défiance qui ressort directement d’un passé marqué par l’intimidation à l’école et à la maison. « Ma mère me disait que j’étais un embarras et que je devrais avoir honte d’être qui j’étais (un gros aux prises avec un trouble de l’attention), » se rappelle-t-il. Il s’est confié sur la façon dont la course l’a aidé à reconstruire sa confiance et son estime de lui-même, et à quel point la complétion d’ultra-marathons était libératrice parce qu’elle lui donnait une plateforme pour être qui il était, tout ce qu’il était, tout en prouvant aux gens négatifs qu’ils avaient eu tort.

« Un connard m’a un jour dit que je ne pourrais jamais courir un marathon parce que j’étais trop gros, » dit-il. « J’en ai terminé 5. »

« Quand je cours, je peux vraiment me libérer l’esprit. C’est une sorte de thérapie qui me donne la chance de me prouver à moi-même que tous ceux qui, dans mon passé, m’ont causé du tort, et bien ils se sont tous profondément trompé, » dit Jordan. Il semble y avoir une sorte de bonheur et d’honnêteté radicale dans le sens de liberté simple qui ressort de son acceptation du fait qu’il court lentement.

« Les splits, c’est pour les gymnastes, » lance Jordan, à la blague. « D’être DFL (Dead Fucking Last) dans une course, je trouve ça réellement cool. C’est toi qui passes le plus de temps sur tes jambes au final, et c’est toi qui souffres le plus. Pour moi, c’est la meilleure partie dans tout ça, car au final, j’ai réellement mérité ce fil d’arrivée, » dit-il, avec sagesse.
« comme je l’ai dit plus tôt, je ne suis pas un putain d’athlète, alors d’être au milieu du peloton de coureurs, c’est vraiment le meilleur scénario possible, sur une bonne journée. je préfère être la tête brulée, le type teigneux qui souffre le plus, » dit-il, souriant en s’ouvrant une autre bière.
J’ai passé un nombre incalculable d’heures avec Jordan, à courir, grimper et maudire ces blocs d’entrainement, tout ça pour une chance de souffrir encore plus une fois la journée de la course arrivée. Mais, comme nous le savons maintenant tous, cette journée peut très bien ne pas arriver. Cette course, c’était la Bromont 100, au Québec, qui trônait au calendrier de Jordan pour 2020, entourée de sueur et de sang, avant qu’elle ne soit balayée par la Covid-19. Néanmoins, Jordan a su garder son objectif dans le collimateur, entêté à courir son premier 100 miles en octobre, mais cette fois sur un trajet de son cru à Montréal, sur le Mont-Royal, en 10 tours de 10 miles.

L’événement a été l’opportunité pour les non-initiés du monde des ultra-marathons de voir, au premier plan, les efforts surhumains faits par une personne qui dépasse de loin ses limites. Pour trente-deux heures et trente-six minutes, Jordan a couru, a trébuché, et a halluciné auprès de ses ami-e-s de la communauté de course à pied de Montréal, certains desquels ont suivi son exemple en dépassant eux aussi leurs limites, inspirés par sa détermination à terminer son premier 100 miles. Même si Jordan refuse toujours de se qualifier d’athlète, aucun de ceux et celles qui étaient présents cette journée lui refuserait la dénomination.
jordan partage, heureux, « j’adore la course en sentier et les ultras parce que j’y retrouve un réel sentiment de communauté et d’acceptation. tout le monde s’encourage, et les courses deviennent plutôt des célébrations d’un travail acharné et d’un dévouement total. »
D’un côté plus personnel, l’expérience transformative que nous vivons comme coureurs en vient éventuellement à affecter notre façon d’entrer en relation avec les autres et avec le monde. Pour Jordan, ses expériences l’ont mené vers un changement radical dans sa façon de s’accepter en tant qu’anticonformiste, un vrai punk de la course qui se fout complètement de ce que les autres pensent de sa vitesse, de sa foulée, ou de ce de quoi il a l’air. Ces leçons l’ont aidé à drastiquement changer sa façon de se percevoir lui-même, et d’aimer la personne qu’il est devenu.

La course n’est pas toujours une question de sprints et de cadences rapides, ou de FKT. Les podiums sont souvent des endroits solitaires, où on se sent aliéné et séparé de la chose qui fait de la course un sport aussi unique : la communauté qui s’y forme et les liens qu’on en tisse. Heureusement, il y a ceux dans nos réseaux qui, comme Jordan, célèbrent la lenteur, mais qui vont aussi aller plus loin en utilisant le sport comme outil de transformation pour eux et pour les gens qui les entourent. Jordan et d’autres coureurs comme lui nous rappellent, à travers leurs actes de défiance, en protestant, lentement, que même s’iels n’ont pas l’air ou ne se comportent pas nécessairement comme des « athlètes », iels le sont tout de même. Chaque individu mérite en soi d’avoir la chance de courir librement et d’apprendre à s’aimer à leur propre rythme.
about the author
paul lott

paul lott est un ultra-runner, un écologiste et un éducateur. suivez son parcours sur instagram @paul_lott.